Twiggy

Moi

Mes parents, moi… ma famille… L’école… mes amis… ma copine, moi… Moi, ma vie… Moi…

Je suis étendu sur cette couche ayant supporté ma masse depuis déjà tant d’années…

Je songe à toutes ces choses qui font que je suis ce que je désirais être: un garçon désespéré, un garçon au bout d’un tunnel sans issue…

Serait-il exagéré pour moi de dire que dès le départ, dès ma naissance, ce fut un réel désastre? Non pas que celle-ci se déroula mal en soi. Mais plutôt en ce qui concerne les attentes de mes parents. Qui furent lamentablement déçues. Lorsqu’ils se rendirent compte de cet appendice pendant entre mes jambes, ils prirent conscience du drame qui se présentait à eux: jamais je ne serai une femme; ensemble de courbes et d’orifices inspirant les désirs de mâles en rut…

Malgré cela, ils s’obstinèrent à m’attribuer le prénom qu’ils m’auraient réservé si j’avais été comme tel: Twiggy.

Tel fut le prénom d’une mannequin des années soixante, tel est celui que je portai.

Auquel s’ajoutèrent d’autres traces permettant de me comparer à ces étranges créatures, viles manipulatrices, que sont les femmes.

Ces femmes que j’ai commencées à côtoyer dès mon plus jeune âge, à commencer par ma mère. Et les institutrices qui s’appliquèrent à m’inculquer les savoirs rudimentaires…

Et d’autres, qui furent nettement moins instructives, ou me firent part de leur savoir dans d’autres domaines que ceux de l’école…

Telle que cette masse de graisse amorphe, prénommée Aaricia.

Je l’ai rencontrée alors que j’entrais enfin dans les études secondaires d’un institut de ma région. Après avoir usé plus de six années de ma vaine existence à assimiler des choses qui, je le savais, me seraient inutiles. Sans compter les maternelles, destinées à éloigner les jeunes avortons de leurs géniteurs, de leur éden utérin, pour mieux se socialiser.

Etre confronté à l’horreur de la réalité… Dont Aaricia faisait intégralement partie.

Elle qui se confronta à moi dès mon arrivée à l’institut (ou était-ce par après?)…

Je crus d’abord qu’elle désirait me protéger. Elle qui s’imposait par sa puissance physique pour acquérir le respect qu’on lui refusait par la beauté qu’elle ne contenait pas, et par son intellect qui semblait limité.

Je crus d’abord qu’elle désirait me protéger. Moi qui fut considéré comme un sujet de railleries dès mon plus jeune âge. Etait-ce parce que je ne jouais pas au football, ou autres sports typiquement masculins? Etait-ce parce que je n’avais jamais perçu l’intérêt de jouer à la guerre? Etait-ce parce que l’on m’aurait probablement déjà vu jouer à la poupée, porter certains cosmétiques que ma mère laissait traîner dans la salle de bain?

Quoi qu’il en soit, je ne me suis jamais vraiment senti semblable aux autres garçons. Et eux non plus, d’ailleurs…

Il m’arrivait parfois de revenir à la demeure familliale le visage en larmes, sans que mes parents ne sachent quoi faire. Alors, ils me laissèrent « affronter mes problèmes », en tentant de trouver de vaines solutions, qui ne faisaient qu’empirer les choses…

Jusqu’à ce qu’Aaricia se confronte à moi, de toute sa masse de graisse amorphe.

Elle était en deuxième année, moi en première. Je me disais, en passant, que ça ne pourrait être que favorable pour moi qu’une fille de sa classe s’intéresse à ce que je pouvais être. Mais, dans les faits, les rumeurs qui circulaient déjà à mon égard ne firent que s’accentuer.

Officiellement, je restai aux côtés d’Aaricia durant plusieurs mois. Ce n’était pas la première fille que je côtoyais. Mais le résultat fut le même. Bien que je crus réellement éprouver quelque chose pour elle. Bien que jamais nous ne fûmes réellement proches…

On vint à dire de moi que je côtoyais ce genre de créatures pour me donner une image qui n’était pas la mienne, me faire passer pour ce que je n’étais pas.

« On », qui pouvait-il être pour savoir qui j’étais, avant que je ne le sache moi-même?

Quoi qu’il en soit (était-ce pour cela, ou pour autre chose?), Aaricia mit fin à notre « relation »…

Elle m’appella un jour après les cours, pour me dire de rappeller sa boîte vocale.

Sur celle-ci elle me disait, d’un air qui se voulait navré, qu’elle était vraiment désolée, mais que son père ne voulait plus que je la voie. Je sentis des larmes perler sur mes joues en entendant le son de sa voix déformée m’annoncer la nouvelle de manière enregistrée…

Lorsque je la croisai les jours suivants, ce fut à peine si j’existais pour elle.

Juste une ombre faisant tache dans le décor, dans sa vie…

J’appris par après, de source sûre, que son père était mort depuis longtemps.

Et que, officiellement, sa mère ne l’avait jamais fait remplacer pour avoir de la compagnie dans la couche de son défunt mari…

La protection que je croyais obtenir d’elle s’effaça rapidement. Je redevins sujet des railleries et des coups que les autres pouvaient me donner pour tuer le temps et, par la même occasion, à petit feu, ma raison…

J’eus aussi tendance à ne plus accorder ma confiance au « sexe faible »…

Avant de rencontrer Jessica…

Mais, entre onze et dix-sept ans, ça laisse pas mal de temps pour faire des conneries… Et je ne me suis pas gêné pour en faire…

Après ma rupture avec Aaricia, avant de rencontrer Jessica, je pouvais passer des heures à me contempler dans le miroir de la salle de bain. Vêtu de nudité, revêtissant parfois la bandoline et le fard de ma génitrice.

Un jeune garçon svelte, légèrement éfféminé, vêtu de noir la plupart du temps, comme pour refléter la couleur de ses idées; avec de courts cheveux sombres et un bouc entortillé du même ordre…

Je pris conscience que mon apparence physique pouvait servir mes intérêts…

Je me disais de nombreuses fois que je pourrais aisément jouer le jeu de la

séduction avec des individus, sans distinction de sexe, majeurs et mal aimés.

Disposant d’une jolie voiture, d’une jolie maison ou d’un joli appartement, mais surtout d’un compte en banque bien rempli…

Qu’importait-il de savoir si ces individus me plairaient ou non, tant que je resterais à leur goût?

Certains se diraient que ce serait une perversion de vouloir me côtoyer, moi qui viderait les bourses de ces individus au sens propre comme au figuré, mais qu’importe?

Tout cela est vain, tout cela est loin. De tout cela, il ne reste que des souvenirs dans la mémoire de ceux ou celles que cela aurait réellement marqué.

Après tout, les jeunes garçons sveltes, qui « cherchent leur identité », on peut en croiser partout. Il suffit de se baisser pour les ramasser (si ce ne sont eux qui se baissent…)… Aurait-on besoin de retenir l’identité de chacun?…

Ces individus probablement déjà périmés depuis longtemps savaient répondre à mes « besoins », et moi combler leurs envies…

Certains m’auraient présenté comme une putain; mais ne serait-ce pas eux, mes « aînés » dans le milieu, qui avaient fait de moi ce que probablement je n’étais pas?

Bien qu’à l’institut je jouais sur cette réputation qu’on m’avait forgé sans me consulter.

Mes parents n’en savaient rien, revenant toujours tard à la demeure familliale, et ne m’interrogeaient jamais sur mes « évasions », ça m’arrangeait bien. Je n’ose d’ailleurs imaginer ce qu’ils auraient pu dire en apprenant que je rencontrais des mâles et des femmes périmés depuis des années…

Je n’avais aucune stabilité, je pouvais côtoyer qui bon me semblait…

Jusqu’à ce que je fasse la rencontre de Jessica…

Certes, si elle ne me permit pas d’acquérir un réel équilibre, au moins fut-elle pour moi un fil conducteur dans l’existence, le temps qu’elle resta à mes côtés.

Elle devint en quelque sorte le centre de mes pensées, lorsque je me donnais la peine de penser à autre chose qu’à moi-même…

Elle vint me suivre un jour après les cours, alors que je délaissais mes amis, que je délaissais la terre entière (ainsi que mes parents, me délaissant involontairement).

J’avais envie de me retrouver seul avec moi-même. De me retrouver seul avec la mort…

Certains se demandent ce qu’il y a après la mort. Afin de justifier le temps qu’ils perdent à vivre. Moi, je ne me le demande pas. Si vivre n’apporte rien, mourir revient au même. Si ce n’est qu’il s’agit d’un mauvais moment à passer, avant de ne plus souffrir, de se faire ronger par les vers. Si on ne se fait répandre en cendres, sur une verdoyante pelouse…

Moi, je me demandais simplement ce que ça faisait de mourir. Qu’est-ce qu’on pouvait ressentir sur le coup? Etait-ce donc comme cette douce volupté post-coïtale que certains osent appeler « petite mort »?

Je me demandais souvent cela lorsque je délaissais le monde entier, pour me retrouver seul avec moi-même. Etendu sur cette voie de chemin de fer désaffectée, de laquelle je voyais passer les trains sur une voie en usage, non loin de là.

Et je me demandais ce que ça ferait si…

-Excuse-moi, ça te dérange si je m’allonge près de toi?; m’a-t-elle demandé, en s’agenouillant, pour approcher sa tête de la mienne.

-On se connait?; lui ai-je répliqué, en tentant malgré tout de lui laisser un peu de place sur mon lit de planches pourries…

-Au sens biblique, je peux te l’assurer; a-t-elle dit, en s’allongeant tant bien que mal à mes côtés.

-Que veux-tu dire par là? Je n’ai plus ouvert une bible depuis la fin des primaires, lorsqu’on m’y forcait encore!

-Je vois que ta mémoire est lacérée… Ou alors préfères-tu ne pas te souvenir?

-Et de quoi je suis censé me souvenir?

-On s’est rencontrés lors d’une soirée organisée par un ami commun… Tu semblais déjà loin dans l’alcoolémie lorsque tu m’as proposé d’aller dans ses toilettes…

-D’accord… On a « couché ensemble », et alors?

-C’est une façon de voir les choses… Après cela, on a brièvement fait connaissance… Et tu ne m’as jamais reparlé avant aujourd’hui…

-Ah, j’en suis navré… Et, peux-tu me faire un compte rendu de notre « prise de contact »?

-On peut la refaire, si tu veux. Ce sera plus agréable que de m’entendre débiter un monologue… Tu avais commencé par me demander mon nom…

-Et, quel est-il, depuis cette mémorable soirée que j’ai oublié?

-Jessica… Et toi?

-Twiggy… Enchanté de faire la connaissance d’une fille aussi charmante…

-Et moi d’un garçon qui parvient à me sortir ça, après m’avoir oublié, et qui vient, se coucher sur des rails, en attendant un train qui ne viendra pas!

-Qui sait? Peut-être qu’un jour quelqu’un s’arrêtera ici pour m’emmener loin?

-Twiggy, je peux te poser une question?

-Bien sûr…

-Est-ce que  tu aimes cet endroit?

-C’est agréable pour se retrouver seul, pourquoi?

-Entre nous, j’ai plusieurs boulons qui me rentrent dans la chair. Et puis, aujourd’hui, tu n’es plus seul!

-Que me proposes-tu alors, Jessica?

-Pourquoi ne pas aller boire un verre? A condition que ça ne te fasse pas oublier à nouveau qui je suis!

-Je n’ai pas d’argent sur moi aujourd’hui, et je n’ai envie de voir personne…

-Je te proposerais bien d’aller chez moi, mais ma mère n’apprécie pas trop que j’amène des garçons. Surtout si elle ne les connait pas depuis mes primaires…

-Hmmm… On peut aller chez moi, si tu es d’accord… pour faire plus ample connaissance…

-Au sens biblique, je suppose?… Enfin, tu ne penses pas que ça risquerait de déranger tes parents?

-Mes parents?; ai-je dit, en esquissant un sourire ironique, en essayant de me rappeller si j’en avais encore; il y a certains moments où je me demande si ils sont toujours présents pour m’emmerder…

J’ai passé une main dans la longue chevelure de Jessica, sur son visage, avant de déposer un baiser sur ses lèvres. Je me relevai du chemin de fer, et lui tendis la main, pour l’aider à en faire autant. On quitta ensemble, probablement main dans la main, ce décor inspirant mes plus noires pensées.

De temps à autre, sur le chemin, je la dévisageais en souriant. Détaillant les moindres parcelles de son épiderme, de ses lèvres roses voilant son immaculée dentition, de ses yeux. Je faisais miennes les moindres imperfections qui la composaient, et qui la rendaient si désirable à mes yeux…

En chemin, elle m’apprit diverses choses sur elle, qu’elles soient intéressantes pour moi ou non… Et me posa mille et une questions pour en apprendre autant sur moi.

Lorsque nous arrivâmes dans l’allée de graviers, nous avions la demeure familliale à notre entière disposition. Mes parents n’étaient pas encore rentrés… Mes parents…

Ma mère, mon père…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mon père

Je suis étendu sur cette couche ayant supporté ma masse depuis déjà tant d’années.

Je songe… à toutes ces choses… qui font que je suis… ce que je désirais être… un garçon désespéré… un garçon au bout d’un tunnel sans issue…

Lorsque Jessica quitta la demeure familliale ce jour où je l’avais redécouverte, mes parents arrivèrent à peu près en même temps dans l’allée de graviers, sortant de leurs jolies voitures respectives.

Mon père, lorsqu’il passa la porte d’entrée, s’arrêta, comme il en avait l’habitude, devant le miroir ovale accroché au mur. Face auquel il remit sa cravate correctement, s’aspergeant d’un peu de parfum, et déposa ses clés sur la commode devant le miroir, où il avait pris le flacon…

Il vint me saluer, alors que je faisais semblant de revoir les cours de la journée, comme il me l’avait déjà maintes fois conseillé. Avant de se rendre dans son bureau, tandis que ma mère se chargeait de préparer le repas du soir.

Avant de se diriger vers son bureau, où il relisait l’un ou l’autre dossier.

Avant de venir manger avec ma mère et moi, lorsqu’il ne prétextait pas un dîner d’affaires.

Avant de passer la soirée seul avec la télévision, pour finalement aller rejoindre ma mère dans sa chambre…

Cela faisait des années que c’était ainsi. Cela faisait des années que mon père et ma mère travaillaient dans le même cabinet d’avocats. Cela faisait des années qu’ils semblaient s’aimer à jamais. Et que mon père nous leurrait tous…

-Alors, Twiggy; m’a-t-il probablement dit ce jour-là, comme il parvenait à le dire tous les jours; tu travailles pour l’école?… Ca a été ta journée?

-Hmmm; avais-je tendance à répondre, conscient que mon père n’en avait rien à foutre de ce qui pouvait m’arriver; comme tous les jours, tu sais…

-C’est bien… C’est bien… Si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis dans mon bureau.

-Je sais, papa…comme tous les jours…

Ce jour-là, diverses questions me vinrent à l’esprit… Pouvait-on aimer quelqu’un sincèrement, en l’ayant d’abord connu physiquement? Pouvait-on aimer quelqu’un éternellement? Qu’est-ce que pouvait donc être cette sensation incongrue que certains appellent l’amour?…

Certains prétextent l’amour et la fidélité en vivant chacun de leur côté (comme cela pourrait être le cas entre Jessica et moi), d’autres en font autant en ne côtoyant leur « conjoint » que lorsqu’ils reviennent de leur travail, côtoyant davantage leurs collègues. Enfin, il y a ceux qui travaillent au même endroit, et vivent ensemble. Ce qui constitue la véritable vie commune, où l’on partage tout ensemble, pour le meilleur et pour le rire…

Certains, lorsqu’arrive le moment de quitter leur travail, se retrouvent condamnés à vivre sans cesse avec leur « conjoint », et prennent conscience qu’au final ils ne s’étaient pas vraiment connus, malgré les habitudes qui s’installèrent entre eux, et qui auraient pu les pousser à se séparer auparavant…

Aveuglé par la bêtise qui était la mienne, je voulus discuter avec mon père. En me disant probablement que lui pourrait m’apporter les réponses.

Je sortis de cette chambre où je simulais l’étude de mes cours, après y avoir « connu » Jessica, avant le retour de mes parents, je traversai le couloir, descendis les escaliers, et m’apprêtai à frapper à la porte, lorsque j’entendis un fragment de phrase prononcée par mon père, à l’attention de son téléphone portable (ma mère étant en train de préparer le repas dans la cuisine, et moi étant sur le point de frapper à la porte de son bureau):

-… Se reverra demain soir, ma belle… Moi aussi, je t’aime… Mais évite de m’appeller quand je suis chez moi…

Paralysé par ce que je venais d’entendre, je n’osai pas bouger pendant un instant semblable à ce que pouvait être l’éternité, et je me demandai qui pouvait être cette « belle » que mon père aimait ainsi…

Il m’avait déjà parlé de clientes nymphomanes qui pouvaient le harceler au téléphone.

Mais jamais il ne m’avait déclaré qu’il se prêtait à leur jeu…

Préférant ne rien avoir entendu, je finis par oublier ce qui venait de se produire.

D’ailleurs, s’était-il réellement produit quelque chose?… Mon père n’avait-il pas le droit de parler au téléphone avec qui bon lui semblait?…

Ne rien voir, ne rien entendre… ne rien dire…

Par après, ce jour-là, mon père vint manger avec nous, en ne regardant jamais ma mère, sauf lorsque celle-ci l’observait avec insistance, et lui parlait par instant, machinalement:

-C’est très bon ce que tu as préparé, ma chérie…

-Je savais que ça te plairait, mon coeur…

-Au fait, je ne serai pas là demain soir… J’ai un dîner d’affaires… Tu sais ce que c’est…

-J’espère que ça se passera bien pour toi..; Je te ressers un peu de vin?

Il alla ensuite s’installer devant la télévision, en espérant probablement décompresser… Oublier son travail… Oublier sa famille… Tout oublier, comme nous nous appliquions chacun à le faire…

Ensuite, mon père et ma mère continuèrent à se croiser dans leur travail, tandis que je poursuivais ma scolarité à l’institut. Pour côtoyer ceux que je considérais comme mes amis. Eux qui me permettaient d’oublier mes parents, et la vanité de l’existence…

Ainsi que Jessica, qui devint un fil conducteur… Du moins en avais-je l’impression…

Je l’invitais régulièrement à aller boire un verre dans un bar proche de l’institut.

-Tu prends quoi aujourd’hui, Jessica?

-J’essaierais bien la même chose que toi, mais tu m’accuserais de t’imiter!

-Une bière pour mademoiselle?

-Si monsieur insiste… Mais je veux un baiser lorsqu’il me rapporte le verre!

-Que ne faut-il pas faire pour vous plaire?

Lorsque je revins à la table, où elle s’était installée, avec les deux verres, je l’embrassai. Avant d’allumer la dernière cigarette dont je disposais, et de me perdre dans la brume de mes pensées, semblables à des volutes de fumée…

-Dis-moi Twiggy…; m’a-t-elle dit, en effleurant ma main posée sur mon verre déjà à moitié vide; tu lis quelque chose en ce moment?

-Hmmm…; ai-je su répondre; pas vraiment, pourquoi?

-Je me demandais si tu serais intéressé de lire le roman « Fixy I: Le Rêve » de Philippe Grigolato … Tu sais, le jeune auteur qui a rédigé ses « Délires Poétiques »… Je suis en train de le lire, et je me suis dit que ça te plairait peut-être…

-T’es gentille, Jessica, mais qu’est-ce que ça peut me faire? Que tu aimes perdre ton temps ainsi ou pas, ça ne regarde que toi… En ce qui me concerne, j’ai autre chose à foutre que de lire les élucubrations d’un quelconque écrivain!

-Vraiment?… En dehors de faire semblant de suivre les cours, de fumer, de boire, de m’aimer quand j’existe à tes yeux, je peux savoir à quoi tu passes tes journées?

-En quoi ça te regarde, dis-moi?

-Tu sais Twiggy, je te laisse faire ce que tu veux, parce que je ne vois pas l’intérêt de t’étouffer, si c’est pour te voir fuir…

-Tu regardes trop les séries à l’eau de rose, pour sortir des trucs pareils!

-Je ne te force pas à me faire un compte-rendu de tes soirées… Mais je ne supporte pas de t’imaginer avec une autre fille que moi…

-Si tu aimes t’imaginer des choses, ce n’est pas mon problème…

-Réponds-moi franchement Twiggy: est-ce que tu côtoies une autre fille que moi?

-C’est drôle comme on peut passer de la littérature à la luxure dans une conversation avec toi!

-Je ne ris pas, Twiggy!

-Mais moi non plus, Jessica!… La seule fille que je peux voir en soirée, à part toi, c’est ma mère!

-J’espère pour toi…

-Sinon quoi, dis-moi? Tu comptes me faire castrer, peut-être, pour m’empêcher d’aller voir ailleurs?

-Oublions cela, d’accord?… N’en parlons plus… Je suis heureuse que tu sois franc avec moi, et d’être la seule fille que tu côtoies…

-Mouais… Plutôt que de m’accuser des pires horreurs, tu ne voudrais pas aller me racheter des cigarettes, Jessica? Mon paquet est…

-Vide?… Comme tu sais si bien le dire, Twiggy: « qu’est-ce que ça peut me faire? »

-Tu te moques de moi, ou quoi? Je te demande juste de me rendre service!

-C’est ton problème, pas le mien… Et puis, ce n’est pas à moi de faire quelque chose pour toi, tu sais!

-D’accord; ai-je dit en repoussant ma chaise, tout en absorbant le reste du contenu de mon verre; et bien alors, je vais te laisser seule avec tes problèmes, et je vais partir avec les miens! Amuse-toi bien avec ton Philippe Grigolato!

Je quittai le bar sans prêter attention à sa réponse, et je me rendis seul sur ma voie de chemin de fer désaffectée, mon refuge…

Pourquoi le train refusait-il de passer sur mon corps? Qu’est-ce que cela pouvait changer pour lui de me broyer sur les rails, de donner la mort à un foutu condamné à vivre?…

Qu’est-ce qui pouvait bien me raccrocher à la vie?… Ma famille, l’école, mes amis, ma copine… moi?

Je n’en avais rien à foutre de ma famille, ni même de l’école. Je devais les subir, et ne pas choisir…

Mes amis, ma copine, je pouvais aisément m’en passer…

Avais-je besoin d’individus pour récolter mes confidences, et les colporter en rumeurs?

Avais-je besoin d’une emmerdeuse qui prétendait m’aimer pour mieux m’étouffer?…

Même si, malgré moi, j’éprouvais une réelle affection pour elle.

Pas seulement parce qu’elle comblait mes pulsions. Mais aussi parce qu’elle ne me tenais pas en laisse. Sauf lorsqu’il pouvait s’agir d’autres femmes qu’elle-même…

Mais, malgré cela, avais-je besoin de m’attacher à elle ou à quelqu’un d’autre?…

Moi, ma vie?… Qu’est-ce que je pouvais en avoir à foutre de moi, de ma vie?

Valais-je donc mieux qu’un autre pour me raccrocher à moi-même?

Valait-il la peine de s’obstiner à vivre, lorsqu’on ne perçoit aucune beauté réelle dans l’existence?…

Malgré moi, malgré tout ce que je pouvais me dire, Jessica s’imposait à moi comme la seule chose qui me poussait à persister à vivre…

Afin de ne plus penser à tout cela, de faire abstraction de l’évidence qui se présentait à moi, je décidai de me rendre dans un bar de la région, où je savais que je trouverais aisément de l’occupation pour la soirée…

Je m’enivrai de l’un ou l’autre alcool, avant de descendre aux latrines. Où un jeune garçon plutôt attirant, vêtu d’un jeans moulant et délavé, vint me rejoindre. Lorsqu’il urina à mes côtés, je sentis son regard glisser le long de mon anatomie.

Lorsque je voulus me tourner pour remonter, il s’adossa contre le mur, et il me dit, en passant une main sur ma taille:

-Bonsoir… Je peux savoir ce que tu fais de bon ce soir?

-Hmmm… Je pensais faire un steak haché, mais c’est un peu tard peut-être.

-Je vois que tu as de l’humour…; a-t-il dit, en roulant ses yeux dans leurs orbites;

Si tu n’as pas envie, dis-le plus simplement…

-En général, je préfère les vieux pervers aux bourses trop pleines… pour augmenter mon argent de poche…

-Hmmm… J’en connais un à Liècheux… Il adore les jeunes… Il aime bien leur faire plaisir, financièrement parlant… Il s’appelle Juan, il tient un bar… Et il aime bien sortir avec ses « conquêtes » dans l’un ou l’autre lieu de débauche… Il est toujours entouré d’une petite cour, des mecs qui gravitent autour de lui pour profiter de sa “bonté”. Mais il est trop égocentrique pour se rendre compte que ce ne sont que des rapaces…

-Je tâcherai de m’en souvenir, si jamais je retourne à Liècheux un de ces jours.

-A toi de voir… Enfin, pour ce soir, tu ne voudrais pas qu’on aille…

-Chez moi? Je ne peux pas recevoir si tard, désolé…

-Moi non plus… On peut rester ici, si tu n’as rien contre le parfum subtile des pastilles de naphtaline arrosées d’urine?

-Si tu y tiens… Au fait, juste comme ça, tu as un prénom?

-Simon, et toi?

-Je l’aurais probablement oublié dès que tu seras parti, mais bon… Je m’appelle Twiggy…

Lorsque Simon s’éclipsa, je fis de même, et je m’arrêtai un instant en rentrant chez moi, croyant apercevoir mon père au bras d’une jeune femme dans la rue…

Par après, Jessica revint vers moi. Elle revient toujours vers moi, malgré nos infidélités réciproques. Elle ignorait (ou faisait semblant d’ignorer) les rencontres que je pouvais faire, comme avec ce Simon, et tout se déroulait au mieux entre elle et moi, entre nous.

Lorsqu’elle ne m’accompagnait pas dans ma chambre pour satisfaire mes pulsions, elle me rejoignait sur ma voie de chemin de fer désaffectée. Où nous pouvions rester des heures durant à regarder le ciel, à parler de tout et de rien. A construire notre avenir par de simples paroles. Lancées sans trop y penser.

Je fumais, je buvais, je forniquais avec elle ou avec d’autres. Je l’aimais…

Autant que mon père semblait aimer ma mère. Jusqu’à ce jour où elle vint me trouver dans ma chambre, les joues humides, le regard flou… Que pouvais-je donc faire?

Que pouvais-je donc lui dire?… Entre ses maints sanglots, elle parvint à articuler des suites de mots que je m’appliquai à recomposer en phrases:

-Je…ne… sais… pas… quoi… faire… Tu sais… combien… j’aime ton… père…

-Qu’est-ce qui se passe, maman?… Je ne comprends pas…

-Il… se fout… de moi… depuis… tant d’années…

-Mais enfin… qu’est-ce que tu veux me dire, maman?

-Il m’a dit… hier soir… quand tu étais chez Jessica… qu’il avait encore… un rendez-vous… d’affaires… et qu’il ne rentrerait… pas de la nuit…

-Ce n’est pas la première fois, en même temps… Tu devrais avoir l’habitude…

-Je suis entrée… dans son bureau… par hasard… et j’y ai vu… parmi toutes les paperasses qui traînaient… des lettres « enflammées »… d’une femme qui se présentait comme étant intime…

et qui lui proposait de délaisser… sa femme et son fils… de vivre avec elle…

-Peut-être que c’est juste une cliente un peu emballée qui désirait lui montrer sa gratitude…

-Hier soir… comme chaque fois… qu’il part… il m’avait laissé… le nom de l’établissement… où il se rendait… J’ai voulu vérifier… la vérité… de ces lettres immondes… que j’ai lues… Quand bien même ton père… gardait-il son alliance… au doigt, il ne se gênait… pas pour faire la discussion… avec une pétasse… de rêve!

-Ne me dis pas que tu as osé entrer dans le restaurant pour le voir!

-Non… Je n’aurais pas… supporté que toute la ville… sache que mon mari… se fout de moi… depuis des années…; dit-elle, en reprennant progressivement une attitude calme; Alors que j’étais convaincue qu’il m’aimait autant que je pouvais l’aimer!

-Comment as-tu pu le voir, alors?

-Je suis allée jusque là en voiture… Je me suis garée en face, et je l’ai vu sortir avec elle, main dans la main, avant de m’en retourner, pleurant derrière le volant…

-Je t’en prie, arrête!

-Arrêter quoi?… Je souffre… Une plaie s’est ouverte en moi, et jamais elle ne se refermera!

-Pourquoi me dis-tu tout cela, maman?

-Je voulais que tu saches que… la seule sincérité qui fut celle de ton père fut de ne jamais cacher son statut à cette pétasse!

-Et… qu’est-ce que tu vas faire ?

- Ça me regarde; m’a-t-elle dit finalement, avec une veine encore palpitante au niveau de la tempe; à présent, je vais te laisser faire tes devoirs pour l’école… Désolée de t’avoir dérangé!

-C’est rien, maman… Je descendrai pour le repas, d’accord?

-Comme d’habitude…

Je vis ma mère s’éloigner en vascillant, et je ne parvins plus à me concentrer sur la simulation de l’étude de mes cours…

Je songeai un instant à appeler Jessica avec mon portable, mais probablement devait-elle être occupée. Et d’ailleurs, qu’aurais-je pu lui dire?…

J’entendis la voiture de mon père s’arrêter dans l’allée de graviers. Je l’imaginai en train de descendre de la voiture, se diriger vers la porte d’entrée. Avant de se contempler dans le miroir ovale, au-dessus de la commode, sur laquelle il aurait déposé ses clés, avant de s’asperger de parfum. Sans doute pour occulter l’odeur suave d’une femme qui n’était pas la sienne.

Je l’imaginai en train de se contempler dans le miroir, tout en criant, d’un air faussement enjoué, comme il en avait l’habitude:

-Chérie, c’est moi!

… Se contempler dans le miroir, et voir son reflet se déformer, se rire de lui, de son hypocrisie. Lui cracher à la gueule, et dégouliner à ses pieds…

Je l’entendis ensuite monter les escaliers menant à l’étage, entrer dans sa chambre, où il trouva probablement ma mère assise sur le lit, ainsi que des valises proche de la porte que je venais de l’entendre ouvrir.

-Tu peux m’expliquer de quoi il s’agit; l’ai-je entendu dire, à l’adresse de ma mère;

à ce que je sache, on ne part pas en vacances!

-Ce sont tes affaires; ai-je entendu ma mère répliquer, d’un ton à la fois calme et brisant; Maintenant tu sors d’ici!… Allez, va la rejoindre!

-Tu sais; l’ai-je entendu répondre à ma mère, en attrapant les valises par les poignées; si je ne vous ai rien dit, si je suis resté ici jusqu’à présent, c’était pour Twiggy… Maintenant, il est grand… Il saura comprendre!

Ce furent les dernières paroles que je l’entendis prononcer à l’égard de ma mère, avant de s’extirper de son existence pour ne plus jamais y revenir…

Ce jour-là, ma mère passa la nuit à pleurer, et probablement a-t-elle fini par s’endormir, en espérant ne plus jamais se réveiller…

(à suivre…)

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9 Responses to Twiggy

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